Amadou Dramé | Associated Researcher

The State, Political Norms and Political Conflicts
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Disciplines : History |

Ficher les identités individuelles en situation coloniale : la politique d’identification des lettrés musulmans en Afrique occidentale française (AOF)

La question musulmane en Afrique occidentale française a déjà donné lieu à une abondante littérature, depuis l’étude des ethnographes coloniaux (Maurice Delafosse, Henri Gaden) à des celle des spécialistes des Affaires musulmanes (Robert Arnaud, 1906 ; Alain Quellien, 1910 ; Paul Marty, 1917 et 1922). Historiens, politistes ou anthropologues se sont en effet particulièrement intéressés aux rapports entre les lettrés musulmans et le pouvoir colonial français en Afrique de l’Ouest. Ces travaux ont développé l’hypothèse d’un modèle dominant de coopération dans lequel chaque partie trouva son avantage. Il s’agit de la notion d’accommodation. Pour les historiens français Jean-Louis Triaud et nord-américain David Robinson (Triaud & Robinson, 1997 ; Robinson, 2000) cette notion rend mieux compte de la réalité de ce contexte que l’alternative trop tranchée entre “collaboration” et “résistance”. Ils situent l’émergence de ce modèle au cours des années 1890-1910. Durant ces années, « les marabouts d’une nouvelle génération conscients de l’impossibilité d’une résistance armée efficace, constatent certains avantages de « la paix française[1]» par rapport à l’état précédent de jihad[2]». Ces marabouts vont ainsi être au-devant de « la politique musulmane », formulée par les « experts » venus, pour la plupart, d’Algérie et de la Tunisie dans le sillage de Jules Cambon ou encore d’Alfred Le Châtelier[3]. Cette perspective, bien que mobilisée avec pertinence ces chercheurs, ne doit, toutefois, pas occulter la violence consubstantielle de cette politique d’accommodation dans la mesure où elle n’a jamais exclue la surveillance[4]. Cela, à cause du fait que l’islam, en général, sa nature confrérique ouest-africaine tout particulièrement, est traité comme un ennemi à affaiblir, étant donné que les prétentions universalistes dont il est porteur s’avéraient incompatible avec le projet colonial d’hégémonie culturelle (Thioub, 2005). Par conséquent, pour contenir les marabouts dans un vaste réseau de surveillance, la France a initié des dispositifs documentaires de contrôle et de surveillance de ceux-ci. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre leur fichage et l’instauration du laissez-passer pour les lettrés musulmans qui voyageaient hors du cercle administratif où ils résidaient. Autrement dit, il était imposé à chaque lettré qui se déplaçait hors de sa circonscription administrative d’origine et/ou de résidence de se procurer d’un laissez-passer auprès de l’autorité compétente ; en l’occurrence le Commandant de cercle le plus souvent[5]. Le document précisait l’itinéraire théoriquement prévu par la personne. La durée de validité de l’autorisation était également inscrite[6]. Mon projet explore ce volet de la politique musulmane de l’administration coloniale française en Afrique de l’Ouest. Pour ce faire, je m’intéresse à la trajectoire du Bureau des Affaires musulmanes (BAM), mis en place au sein du Gouvernement général de l’AOF en 1906. S’inspirant de la méthode d’identification et de surveillance des « bureaux arabes » de l’Algérie coloniale, le BAM, a dès sa création initié une technique de contrôle des lettrés musulmans centrée le fichage – fiche de renseignements et formulaire d’enquêtes internes. Ces documents identificatoires renferment des informations portant sur l’état civil, le lieu de résidence, la mobilité (la fréquence des voyages, le pèlerinage à la Mecque), la situation matrimoniale (alliances matrimoniales), l’appartenance confrérique, la situation sociale, etc. Leur élaboration obéit à une véritable procédure bureaucratique qui fait intervenir différents échelons de l’appareil administratif colonial : d’abord le chef du bureau des Affaires musulmanes et ses agents – établis au siège du Gouvernement général –, ensuite le directeur des Affaires indigènes – délégataire dans ce domaine des pouvoirs du Lieutenant-gouverneur –, enfin le commandant de cercle, l’interprète et les chefs de cantons et de villages. Il s’agit dans cette étude d’expliquer les interactions entre ces différents niveaux de renseignement et de voir dans quelle mesure celles-ci peuvent être analysées sous l’angle des exigences de la gouvernementalité (Foucault, 1984) coloniale. La base empirique de ce travail est les dossiers d’archives conservés à la Direction des Archives du Sénégal (DAS), au centre d’Archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence et au Centre des Archives diplomatiques de Nantes (CADN). Il s’agira, dans ces dépôts d’archives, d’exploiter les fiches de renseignements et toutes autres sources d’archives (circulaires, décrets, arrêtés, décisions, etc.) afin de mieux saisir les contours de la politique coloniale d’individualisation des lettrés musulmans. [1]D. Robinson, 2000, Paths of Accommodation Muslim Societies and French Colonial Authorities in Senegal and Mauritania, 1880–1920, Ohio University Press, p. 17, 361 p. [2]Ibid. [3]Voir, à ce propos, J.-L., Triaud, 2010, « L’islam au sud du Sahara. Une saison orientaliste en Afrique occidentale », Cahiers d’études africaines [En ligne], 198-199-200 | 2010, mis en ligne le 02 janvier 2013, consulté le 30 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines [4]Je pense aux chercheurs du programme franco-américain qui avait pour thème : « Sociétés musulmanes sous domination coloniale française en Afrique occidentale. Ce programme a contribué à la publication de plusieurs contributions brillantes. On cité les ouvrages de références suivants : D. Robinson, & J.-L., Triaud, 1997, Le temps des marabouts. Itinéraires et stratégies islamiques en Afrique occidentale française, 1880-1960, Paris, Karthala, 583 p.J-L., Triaud & D. Robinson, 2005, La Tijâniyya. Une confrérie musulmane à la conquête de l'Afrique, Paris, Karthala, 512 p. [5]ANS, 17G3, arrêté instituant le laissez-passer des marabouts, 20 octobre 1906. [6]Ibid.